L'IA dans la guerre : le confirmé, l'allégué et le contesté
Un logiciel aide désormais à décider qui sera bombardé. Cette phrase aurait relevé de la science-fiction il y a dix ans ; en 2026, elle décrit le cœur documenté de deux guerres actives et d'une bataille diplomatique enlisée à Genève. La difficulté est de distinguer ce qui est confirmé de ce qui est allégué par des sources anonymes, et de ce que les armées contestent activement. Ce dossier tente de tenir cette ligne.
De quelques cibles par an à des centaines par jour
L'armée israélienne a publiquement reconnu un système d'IA baptisé « le Gospel » (Habsora) qui aide à générer des cibles de frappe. Les reportages de NPR et d'autres le décrivent croisant signaux interceptés, imagerie et données ouvertes pour recommander des cibles d'infrastructure. Des responsables israéliens affirment qu'il produit des cibles bien plus vite que des analystes humains seuls — le chiffre de 100 par jour a circulé, contre une cinquantaine par an à Gaza auparavant. L'existence du Gospel est confirmée ; son débit et sa précision exacts sont revendiqués par l'armée, sans vérification indépendante.
Bien plus contesté est « Lavender ». En avril 2024, +972 Magazine et Local Call ont rapporté, citant six officiers du renseignement israélien anonymes, un système notant les habitants de Gaza selon la probabilité d'être des combattants et signalant jusqu'à 37 000 personnes. Ces mêmes sources décrivaient des ratios de victimes tolérées très permissifs — 15 à 20 civils par combattant subalterne, selon leurs dires. L'armée israélienne nie toute « liste de cibles à abattre » et qualifie ces outils d'« auxiliaires » exigeant toujours un contrôle indépendant. Le reportage est donc réel et détaillé ; les chiffres précis et la minceur du contrôle humain sont contestés et reposent largement sur des témoignages anonymes.
Où l'humain se situe dans la boucle
Le débat repose sur une distinction. Dans un système avec humain dans la boucle, une personne approuve chaque tir. Sur la boucle signifie qu'un humain supervise et peut interrompre, sans autoriser chaque frappe. Hors de la boucle — souvent appelé arme létale autonome — signifie que la machine sélectionne et frappe sans que personne n'intervienne.
La plupart des systèmes décrits à Gaza et en Ukraine gardent un humain quelque part dans cette chaîne. La crainte des experts n'est pas celle de robots tueurs livrés à eux-mêmes, mais le « biais d'automatisation » : quand un écran affiche un nom et un score de confiance sous pression, le contrôle humain réel peut se réduire à un tampon. L'étiquette « supervision humaine » peut masquer le peu de jugement réellement exercé.
Des drones bon marché et la dérive vers l'autonomie
L'Ukraine est devenue le laboratoire vivant des drones de frappe assistés par IA. Le CSIS et des journalistes de défense décrivent des drones en vue subjective utilisant une vision par ordinateur grand public — un logiciel qui verrouille la cible dans les dernières secondes, aidant le drone à frapper même quand la liaison radio est brouillée. C'est du guidage terminal, pas une autonomie libre : un humain choisit et lance encore. La Russie déploie ses propres munitions rôdeuses aux fonctions autonomes signalées. Les deux camps poussent vers moins d'intervention humaine, à cause du brouillage électronique qui coupe la liaison de l'opérateur.
Le précédent le plus net d'engagement pleinement autonome reste contesté. Un rapport du Groupe d'experts de l'ONU sur la Libye, en 2021, a décrit une munition rôdeuse turque STM Kargu-2 qui aurait attaqué des combattants en 2020 sans connexion à un opérateur — « tire, oublie et trouve ». Beaucoup y ont vu la première frappe autonome sur des humains. Le fabricant le conteste, affirmant que ses drones opèrent selon un principe d'humain dans la boucle, et le rapport n'a jamais confirmé de victimes. C'est un signal d'alarme, pas un fait établi. Notre comparaison de l'IA face à l'humain sur cinq tâches réelles montre pourquoi la perception machine échoue justement dans les cas limites qui comptent le plus sur un champ de bataille.
La bataille réglementaire est réelle mais bloquée
Les États discutent des armes létales autonomes à la Convention de l'ONU sur certaines armes classiques depuis 2014 — et, en 2025, en restaient à des consultations plutôt qu'à des négociations de traité. L'élan vient d'ailleurs. En novembre 2025, la Première Commission de l'Assemblée générale a adopté une résolution sur les armes autonomes par 156 voix contre 5, avec 8 abstentions. Le secrétaire général António Guterres a jugé ces systèmes « politiquement inacceptables, moralement révoltants » et, avec le CICR, réclamé un instrument juridiquement contraignant d'ici 2026.
La position du CICR est précise : interdire les armes autonomes imprévisibles et celles conçues pour cibler des personnes, et restreindre strictement les autres. Une interdiction n'est pas imminente — les grandes puissances militaires résistent aux limites contraignantes — mais la direction diplomatique est claire.
Ce que les experts redoutent vraiment
Trois inquiétudes reviennent. La responsabilité : si un algorithme défaillant contribue à une frappe illégale, qui répond — le développeur, le commandant, le fournisseur ? Le droit existant a été écrit pour des décisions humaines. L'erreur et le biais : un modèle entraîné surtout sur des cibles confirmées perçoit mal ce qu'est une non-cible, et la vitesse démultiplie toute erreur. L'escalade : des machines réagissant à des machines à une vitesse surhumaine pourraient faire basculer une crise en guerre avant toute intervention humaine.
Rien de tout cela n'exige un soulèvement des robots pour être dangereux. Le risque est plus discret : la responsabilité qui s'évapore des décisions létales, un score de confiance à la fois. C'est la régulation qui court après une technologie déjà déployée — à lire avec l'approche de l'AI Act européen sur les systèmes à haut risque, qui exempte justement l'usage militaire, laissant les cas les plus durs à un traité qui n'existe pas encore.
À retenir : l'IA est déjà dans la chaîne de frappe, les humains y sont souvent encore mais font moins, et les règles censées l'encadrer ont des années de retard sur le matériel.
✔ Comment nous avons vérifié
Chaque affirmation est recoupée entre enquêtes de presse, communiqués officiels et organismes humanitaires. Les ratios de victimes et les récits de frappes « autonomes » proviennent de sources anonymes ou de rapports contestés et sont signalés comme tels.
Sources
- 'Lavender': The AI machine directing Israel's bombing spree in Gaza — +972 Magazine / Local Call
- Israel is using an AI system to find targets in Gaza. Experts say it's just the start — NPR
- Questions and Answers: Israeli Military's Use of Digital Tools in Gaza — Human Rights Watch
- 'Politically unacceptable, morally repugnant': UN chief calls for global ban on 'killer robots' — UN News
- ICRC position on autonomous weapon systems — Comité international de la Croix-Rouge
- Ukraine's Future Vision and Current Capabilities for Waging AI-Enabled Autonomous Warfare — CSIS